QUEL REMÈDE POUR REDRESSER LES PHARMAS ?

STRATEGIE ET THEMATIQUES
Les grandes sociétés pharmaceutiques sont confrontées à plusieurs vents contraires
La loi sur la réduction de l'inflation pèsera sur la croissance des bénéfices
Alors que nombre de brevets de médicaments expirent ces prochaines années
Les fusions-acquisitions pourraient être leur unique relais de croissance

GRAPHIQUE DE LA SEMAINE : "Le secteur de la santé peut-il surperformer comme en 2020 ?"

ANALYSE DES MARCHÉS FINANCIERS

Le secteur pharmaceutique, à l’instar des autres secteurs défensifs, affiche des performances boursières négatives depuis le début de l’année. L’engouement pour les sociétés technologiques, qui devraient bénéficier du développement de l’intelligence artificielle et du bull market en résultant, est l’une des explications de cette sous-performance, mais d’autres nuages noirs se sont accumulés sur le secteur sans pour autant compromettre sa valeur ajoutée à long terme.


Les grandes sociétés pharmaceutiques sont confrontées à plusieurs vents contraires

Les sociétés pharmaceutiques entrent dans une période délicate. En effet, la course à la présidence des Etats-Unis commence tout juste, et l’une des thématiques phares des campagnes demeure le coût de la santé. La visibilité pour les entreprises du secteur a tendance à diminuer et à peser sur le cours des titres durant l’année électorale, la prochaine étant en 2024 (cf. Fig. 2).

Avec l’application de la nouvelle loi sur la réduction de l’inflation (IRA), l’objectif est de réduire les coûts de la santé de près de $173 milliards d’ici 2031. Une grande partie de ces économies devrait provenir d’une réduction des prix des traitements médicaux.

Enfin, un grand nombre de médicaments vont voir leurs brevets expirer ces prochaines années. Les grandes sociétés pharmaceutiques sont donc à la recherche de nouveaux médicaments qui viendraient soutenir la croissance des revenus… surtout si le prix des médicaments est sous le contrôle de l’Etat.

La loi sur la réduction de l'inflation pourrait peser sur la croissance des bénéfices futurs

La loi sur la réduction de l'inflation (IRA) ou « Inflation Reduction Act » contient 500 milliards de dollars de nouvelles dépenses et d'allègements fiscaux qui visent à stimuler les énergies propres, à réduire les coûts des soins de santé et à augmenter les recettes fiscales.

En ce qui concerne son impact sur le système de santé américain, l'IRA vise à réduire les coûts pour les patients. Par exemple, les frais à la charge du patient seront plafonnés à 2 000 dollars, ce qui, combiné à la négociation des prix de Medicare, permettra aux personnes âgées d'économiser près de 288 milliards de dollars d’ici 2030.

L'IRA prolongera pour une durée de trois ans les subventions de l'Affordable Care Act (ACA), votée sous Barack Obama. Le prix de certains médicaments sera plafonné. Par exemple le prix de l'insuline ne pourra pas dépasser 35 dollars par mois. Enfin, les fabricants ne pourront pas augmenter les prix des médicaments plus rapidement que l'inflation.

À partir de 2026, les médicaments les plus vendus dans le cadre du programme Medicare et commercialisés depuis plus de dix ans sans concurrence générique ni biosimilaire feront l'objet d'une remise entre 25 et 60 %, qui sera négociée avec le ministère de la santé et des services sociaux (cf. Fig. 3). La combinaison des nouveaux rabais de Medicare avec les protections de prix existantes pourrait réduire sensiblement les recettes des fabricants pour un produit donné.

L'IRA devrait avoir un impact plus important sur les entreprises pharmaceutiques à molécules courtes et centrées sur les États-Unis, ainsi que sur celles qui ont une exposition plus importante à Medicare. Elles devraient commencer à se repositionner pour s'adapter à l'IRA en réévaluant leurs projections de revenus, en révisant leurs investissements en Recherche-Développement (R&D) et en reconsidérant leur pipeline à long terme.

Les sociétés pharmaceutiques s’inquiètent donc de l’impact de l’IRA sur leurs ventes. Amgen et Eli Lilly anticipent déjà des conséquences négatives. Gilead et AbbVie s'attendent à des pressions sur les résultats financiers. Merck a annoncé début juin son intention de poursuivre le gouvernement américain, arguant que le nouveau programme de tarification des médicaments viole les premier et cinquième amendements de la Constitution américaine. La Chambre de commerce des États-Unis poursuit le gouvernement américain, estimant que l'initiative est inconstitutionnelle. Les fabricants de médicaments avertissent également de l’effet négatif que pourrait avoir cette loi sur l’investissement dans l’innovation.

Les analystes estiment à 2% la baisse de la valeur de l'industrie suite à l’implémentation de l’IRA mais la perception négative par le public de la hausse des prix des médicaments et l'élection présidentielle de 2024 aux États-Unis pourraient augmenter la pression sur le secteur pharmaceutique. Quel que soit le vainqueur de la prochaine élection présidentielle, la question du coût élevé des soins médicaux aux États-Unis par rapport à d'autres pays restera d'actualité et nécessitera une réponse du gouvernement.

Les entreprises dont les médicaments sont fortement concurrencés sur le marché subiront une charge plus lourde, et cela s'applique également aux segments de marché plus intensifs financièrement, tels que l'oncologie et le diabète.

Nombre de brevets de médicaments expirent ces prochaines années

L’expiration de brevets signifie la fin de la protection de la propriété intellectuelle d'un médicament qui a bénéficié d'une exclusivité commerciale depuis son lancement. Lorsqu'un médicament perd la protection de son brevet, des concurrents génériques apparaissent sur le marché, réduisant les marges du fabricant d’origine alors que son chiffre d’affaires est à risque (cf. Fig. 4).

D’ici 2030, un grand nombre de médicaments vont entrer dans le domaine public et faire face à la concurrence des biosimilaires et des génériques tels Humira (AbbVie), Stelara (Johnson & Johnson), Revlimid (BMS), Trulicity (Lilly), Ibrance (Pfizer) et Cosentyx (Novartis), pour n'en citer que quelques-uns (cf. Fig. 5).

Les entreprises tentent de minimiser l'impact de l'érosion des prix lorsqu’un brevet expire par:

  • l'innovation et le développement de nouveaux produits bénéficiant encore d'une exclusivité commerciale,
  • des transactions, des partenariats stratégiques et d'autres alliances entre entreprises,
  • une gestion stratégique du cycle de vie de la propriété intellectuelle afin d'étendre la protection dans la mesure du possible.

Face à l’expiration de nombreux brevets, les big pharmas sont contraintes de reconstituer leur portefeuille de produits, via la R&D interne ou de nouveaux partenariats et acquisitions.


Les fusions-acquisitions pourraient être l’unique relais de croissance

Les géants pharmaceutiques ont dépensé 85 milliards de dollars en transactions au cours des cinq premiers mois de l'année. Les fusions-acquisitions dans le secteur devraient accélérer (cf. Fig. 6), alors que les entreprises cherchent à combler le déficit de croissance lié à l'expiration de brevets.

Les biotechs de taille moyenne (d'une valeur comprise entre 5 et 15 milliards de dollars) et qui peuvent combler les portefeuilles de produits existants devraient faire l'objet d'une attention particulière. Elles sont à l'origine de deux tiers des nouvelles substances actives. Ce sont donc les fusions et les acquisitions, et non l'excellence en matière de R&D, qui permettent aux big pharmas de croître.

Les soldes de trésorerie sont élevés, les 25 premières sociétés pharmaceutiques, biotechs et medtechs disposent toutes d'au moins 15% de leur chiffre d'affaires sous forme de liquidités, soit près de 130 milliards de dollars. Au contraire, les voies alternatives d'accès aux liquidités se sont resserrées pour les entreprises de biotechnologie, les introductions en bourse s'étant pratiquement taries (cf. Fig. 7).

Dans le même temps, l’autorité chargée de réguler les fusions et acquisitions, la FTC, a durci le ton. Elle a tenté le mois dernier de bloquer le rachat d'Horizon Therapeutics par Amgen pour 28,3 milliards de dollars, bien que les deux entreprises traitent des maladies différentes. L'intervention de la FTC a choqué le secteur, qui compte sur ces transactions pour reconstituer les portefeuilles de médicaments des big pharmas.

Conclusion

Le secteur conserve des bilans solides et des fondamentaux résilients en cas de ralentissement économique. Le vieillissement de la population et l’enrichissement des classes moyennes dans les pays émergents devraient soutenir la croissance du secteur à long terme. Cependant, il est encore difficile de quantifier précisément l’impact négatif de l’Inflation Reduction Act sur la croissance des groupes pharmaceutiques dont les médicaments sont pris en charge par le programme Medicare. L’environnement risque d’être hostile sur plusieurs fronts aux Etats-Unis ces deux prochaines années.

RENDEMENT DES ACTIFS FINANCIERS